Journal de fonte : une matinée à l'atelier
Il y a un instant, chaque matin de fonte, où tout se joue en quelques secondes. L'or coule, et il n'y aura pas de seconde tentative. Récit d'une fonte à la cire perdue, à l'atelier, à Bordeaux.

Avant le feu
Il est tôt. La lumière entre à peine, et l'atelier sent encore le plâtre et la cire tiède. Sur l'établi, un petit cylindre de métal m'attend, on l'appelle un moule, mais à l'intérieur, il n'y a pour l'instant que du vide. Un vide qui a exactement la forme d'une bague.
Quelques jours plus tôt, j'ai sculpté cette bague en cire, puis je l'ai reliée à une petite tige, elle aussi en cire, par où l'or s'écoulera tout à l'heure. J'ai enfermé le tout dans ce cylindre et je l'ai noyé sous un plâtre particulier, capable de résister au feu : un plâtre réfractaire. Cette nuit, le cylindre a passé des heures dans un four, chauffé selon un cycle précis jusqu'à plusieurs centaines de degrés. Sous l'effet de la chaleur, la cire a fondu et s'est entièrement écoulée, ne laissant derrière elle qu'une empreinte creuse, nette comme un négatif.
C'est tout le principe de la fonte à la cire perdue, vieux de plusieurs millénaires : la cire est « perdue », évacuée pour de bon, et le vide qu'elle laisse deviendra le bijou. Mais il faut comprendre une chose. Ce moule ne sert qu'une seule fois. Pour récupérer la bague, je devrai le briser. Et la cire d'origine, elle, n'existe plus. Si la coulée rate, il n'y a rien à rattraper : tout est à recommencer, depuis une nouvelle cire.
L'or devient liquide
Je sors le creuset, ce petit récipient qui supportera la chaleur, et j'y dépose mon or, avec une pincée de borax, une poudre qui garde le métal propre en fondant. C'est un or 18 carats : trois quarts d'or pur, un quart d'alliage qui lui donne sa solidité et sa couleur.
On entend souvent que l'or fond à 1 064 degrés. C'est vrai, mais seulement pour l'or pur, à 24 carats. Le mien n'est pas pur : c'est un mélange, et un mélange se comporte autrement. Mon or 18 carats devient liquide plus bas, autour de 900 à 950 degrés, et il ne bascule pas d'un coup, il s'amollit d'abord, puis se rassemble en une petite bille brillante qui frémit. La flamme ronfle, soufflante, et l'odeur du métal chaud monte. La couleur vire au rouge sombre, puis à l'orange, et enfin à ce jaune presque blanc, aveuglant, qui me dit que le moment approche. Je ne quitte pas la bille des yeux.
À côté, le cylindre est sorti du four, encore brûlant. Ce n'est pas un hasard : si je coulais l'or dans un moule froid, il se figerait avant d'avoir rempli les détails les plus fins. La chaleur appelle la chaleur.
Une seule chance
Voici l'instant. Celui où la main doit être sûre et le geste, juste.
L'or est liquide, vif, prêt à se dérober. Je le verse, ou plutôt je le fais aspirer dans le moule, car à l'atelier une machine crée un vide qui attire le métal jusque dans les moindres recoins de l'empreinte. Tout se passe en une poignée de secondes. Le métal trouve son chemin, épouse la forme de la cire disparue, remplit la tige, les contours, les plus petites griffes.
Pendant ces quelques secondes, je retiens mon souffle. Il y a là quelque chose qui ne dépend plus tout à fait de moi : la température, la fluidité, la vitesse à laquelle l'or se précipite puis refroidit. J'ai tout préparé pour que cela se passe bien, mais l'or, lui, fait le reste. Et il ne le fait qu'une fois.
L'eau, et ce qui apparaît
Puis vient l'attente, la plus longue de la matinée, alors qu'elle ne dure que quelques minutes. Le métal doit refroidir, se solidifier, prendre.
Quand le moment est venu, je saisis le cylindre encore chaud et je le plonge dans l'eau froide. Un sifflement, un nuage de vapeur, et le plâtre, sous le choc thermique, se délite, se désagrège, libère ce qu'il enfermait. Je dégage les derniers résidus, et la bague apparaît enfin. Brute, mate, un peu grise, encore reliée à sa tige par le canal qu'a emprunté l'or. Elle ne ressemble pas encore au bijou qu'elle deviendra : il faudra la détacher, la limer, la polir longuement, sertir ses pierres. Mais elle est là. D'un seul tenant, sans aucune soudure, née d'une cire qui n'existe plus.
Je la tiens au creux de la main. Elle est tiède, et il y a, dans ce simple objet encore informe, tout le sel de ce métier : la patience de plusieurs jours, et puis ces quelques secondes où l'on n'a, vraiment, qu'une seule chance.
« On prépare une fonte pendant des jours pour quelques secondes décisives. C'est dans ce court instant que tout le métier se tient. »
